C’est dans la matinée du vendredi 20 mars que son heure a sonné. A. Filali s’est éteint à l’hôpital Antoine Beclère à Clamart, dans la banlieue parisienne, où il était admis depuis deux semaines. Considéré comme «le père de la diplomatie marocaine», le grand-père de Lalla Soukaïna et de Moulay Idriss n’a pourtant pas eu l’honneur posthume d’avoir les membres de la famille royale à son enterrement. Mis au placard après le divorce de son fils Fouad de la princesse Lalla Meryem, le Palais continuera à le bouder jusqu’après sa mort. D’ailleurs, sa sépulture n’a même pas eu droit de cité au cimetière VIP de Chouhada, et il a été enterré au cimetière du Chellah. Mohammed VI s’est contenté d’envoyer un message de condoléances à la famille du défunt, ventant ses qualités de «grand homme d’Etat et serviteur dévoué au trône». Sa dépouille a été rapatriée samedi 21 février et inhumée le lendemain après la prière d’Al Asr à la mosquée Assouna, en présence des membres de sa famille, du Premier ministre Abbas El Fassi, des Conseillers du roi Mohamed Moatassim, Abbas El Jirari et Omar Kabbaj, de Rochdi Chraïbi, directeur du Cabinet royal et de plusieurs membres du gouvernement.
Un doyen de la diplomatie
Issu d’une famille lettrée et aisée, son père était Qadi dans le Tadla, à Béni Mellal où Abdellatif Filali est né en 1926, même s’il a souvent été dit qu’il était né à Fès. La famille possédait une importante bibliothèque, fait rare dans le Maroc des années 20. A. Filali a fait partie de cette première génération de Marocains qui ont reçu une formation universitaire dans les grands établissements français. C’est d’ailleurs en France qu’il vivra ses premières expériences politiques au sein de la Gauche radicale. Plus tard, à la naissance du mouvement nationaliste marocain, il rejoindra le peloton des istiqlaliens comme beaucoup de jeunes instruits de sa génération. «Généralement, ce sont ceux qui ont débuté au sein de l’Istiqlal qui ont rejoint la Gauche plus tard, alors que Filali, lui, a fait le parcours inverse», observe Abdellah Stouky, journaliste et éditeur qui connaît de près l’histoire de l’homme politique. C’est au retour du sultan Mohammed Ben Youssef d’exil, lors de son passage en France, qu’il a rencontré A. Filali pour la première fois. Fort d’une éducation de «fils de bonne famille» et d’une formation universitaire pointue, il fait partie du noyau qui a improvisé un cabinet royal pour répondre aux correspondances du sultan et gérer ses négociations avec la France. Ses classes de diplomates, A. Filali les a faites auprès d’Ahmed Balafrej, alors patron de la diplomatie de l’Istiqlal, pour créer un ministère des Affaires étrangères. Ce même noyau créera par la suite l’ambassade du Maroc à Paris avec l’aide de quelques libéraux français. «Il a un talent de négociateur hors pair, cela restera d’ailleurs sa principale qualité» selon A. Stouky.
Divorce avec le sérail
Au cours de ses nombreuses missions d’ambassadeur ou lors de ses négociations avec les Américains, les Européens ou le voisinage immédiat du Maroc, notamment pour le dossier du Sahara, Filali se distinguait par une grande modération et un «comportement social exemplaire» comme le définit A. Stouky. Marié à une franco-italienne et père de Yasmina, présidente de l’Alliance Orient-Occident, et de Fouad, ex-époux de Lalla Meryem et ancien patron de l’ONA, sa famille traversera bien des difficultés après le divorce de Pipo (surnom de Fouad) de la princesse. En effet, accusé de «vie dissolue» par Hassan II, celui-ci est limogé sans ménagement de l’ONA et éloigné du Palais. Peu de temps après, A. Filali démissionne de son poste de ministre des Affaires étrangères et s’exile à Paris où il a fini ses jours. Selon A. Stouky, l’homme n’avait de toute façon jamais acquis de domicile au Maroc. «Les maisons qu’il occupait lui étaient toujours attribuées par ses fonctions gouvernementales. Il possédait des résidences à l’étranger mais pas au Maroc» précise A. Stouky. Même après le divorce de son fils, Filali a continué à se comporter comme un homme du sérail. Son livre Le Maroc et le monde arabe (Ed. Scali, 2008), publié quelques mois avant sa mort, en est la meilleure illustration. Vide pour les uns et carrément mauvais pour les autres, l’ouvrage préfacé par l’ancien ministre français des Affaires étrangères, le socialiste Hubert Védrine, a généralement déçu par son manque de profondeur et d’analyse. Longueurs, imprécisions, voire erreurs, caractérisent l’ouvrage. En outre, ceux qui s’attendaient à ce qu’un commis de l’Etat de l’envergure de Filali dévoile les rouages secrets de la machine du makhzen sont restés sur leur faim. «Ce qui aurait été intéressant, c’est d’apporter un éclairage sur les mécanismes de prise de décision politique dans le pays. Mais le livre de Filali n’apporte aucune information à ce sujet», regrette Stouky.
Un livre gris
Ceux qui étaient curieux de connaître l’homme sont également restés sur leur faim. En effet, il ne s’agissait pas d’autobiographie, l’auteur est resté discret sur sa vie familiale et privée, il ne faisait par exemple aucune mention de l’affaire qui a éclaté en 1999, impliquant son fils Fouad dans un trafic d’armes à l’international, et qui avait fait les choux gras des salons marocains. Par ailleurs, il a préféré mettre l’accent sur sa carrière de diplomate plutôt que sur ses fonctions ministérielles. Même si c’est lui qui a remis les clés de la primature à Abderrahmane Youssoufi à son retour d’exil en 1998 pour l’instauration du gouvernement d’Alternance, ce chapitre de sa vie est passé sous silence dans le livre. Homme discret, il n’a jamais aimé le contact avec la presse et le limitait au maximum. «Les journalistes ne lui demandaient jamais d’interview, ils étaient sûrs qu’ils essuieraient un refus» se souvient A. Stouky. Toutefois, l’homme a pris position contre la menace d’interdiction qui pesait sur plusieurs titres de presse sous le règne Hassan II. Si tous ceux qui l’ont connu témoignent de sa droiture et de ses grandes compétences de diplomate, l’homme est souvent décrit comme un homme hautain, ayant une très haute estime de sa personne. Ses proches rapportent qu’il était considéré comme le patriarche de la famille (il a deux frères: Mohamed et Abderrahman), et que c’est un père adulé par ses enfants. Aujourd’hui, à sa mort, l’Histoire retiendra son apport de négociateur dans le dossier du Sahara et sa vision économique pragmatique. Il est considéré comme l’un des artisans de la privatisation au Maroc. Certes, cela a balisé le terrain pour le libéralisme qui caractérise l’économie marocaine aujourd’hui, mais le succès de l’opération de privatisation reste sujet à caution en raison du caractère contractuel des transactions, qui induit une absence de cadre juridique global et un manque de transparence. Si A. Filali a toujours été un fidèle serviteur de la monarchie, il s’est toutefois distingué par son intégrité dont témoignent encore de nombreuses personnalités. «Il n’a jamais été homme d’argent, il était plutôt homme d’honneur» confirme A. Stouky. Précurseur de la diplomatie marocaine, A. Filali serait sans doute resté au cœur de la machine étatique si le fracassant divorce de son fils n’était pas venu entacher ses liens avec le sérail.